Par hasard un jour, j’ai croisé deux belles jambes, deux talons aiguilles qui se détachaient sur le trottoir… Fruit du hasard ? Oui, mais peut-être pas vraiment, puisque ce jour là, j’ai emprunté à pied cette rue où j’ai demandé à la propriétaire de ces jambes l’autorisation de faire un cliché.

Quelques semaines plus tard, je lui ai donné son image, et là, elle m’a proposé de l’argent pour que je continue de la photographier, offre, que je déclinais, bien sûr. Le rapport semblait inversé puisque j’ai oublié de vous dire que cette personne est une prostituée. J’étais attirée et fascinée par cette demande inattendue. Je ne sais pas comment une femme peut coucher avec plusieurs hommes en une seule journée, prendre une douche et dormir ? La curiosité était réciproque. J’élargissais son horizon, et elle assouvissait l’interrogation d’un fantasme. Peu à peu, nous nous sommes apprivoisées.

Cette dame est une artisane du sexe tarifié. C’est une femme à part qui gagne sa vie en grimpant sur des hommes, en suçant des sexes, en écoutant leur détresse. Entre ses activités lucratives où elle fait régner l’hygiène, elle lit, elle aime aller au restaurant, elle est une jeune grand-mère qui choisit des « babytoys » pour son petit fils. Elle aime son métier, elle s’y sent bien. Elle s’appartient, et sait dire non si un client ne lui convient pas. Elle a des habitués où l’empathie est réciproque. Ses clients sont des « Monsieur tout le monde ». A 43 ans, elle n’est pas prête à prendre sa retraite, car ce métier lui apporte de l’argent et la satisfaction devant le travail bien fait, mesuré par l’orgasme du client. Elle monnaye, après une formation auprès des anciennes, son savoir-faire particulier pour les masochistes. Elle a une capacité d’écoute et d’analyse du client. Elle revêt sa « panoplie de professionnel » et part travailler.

Petit à petit, elle m’a fait une place dans sa vie quotidienne. C’est cette place qui me permet de montrer cette femme, ni victime, ni coupable.